ACTUALITÉ RELIGIEUSE
15 luglio-agosto 1991
Giancarlo Zizola
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Le Pape est son atoutLE PAPE EST SON ATOUT

Espagnol de Carthagène, cinquante-cinq ans, Joaquín Navarro-Valls, n’éprouve aucune contradiction dans la diversité de ses vocations et de ses métiers: la passion scientifique et la passion religieuse, I’analyse du réel et la recherche scientifique, le microscope, le prie-dieu et le micro. Il est médecin, spécialisé en psychiatrie, et sa principale nostalgie est celle des années où il était médecin analyste. Mais il est aussi militant chrétien, membre de I’Opus Dei. Et journaliste: depuis 1984 il dirige le service de presse du Saint-Siège et il est le porte-parole du premier communicateur religieux du monde, Jean-Paul Il. « J’ai eu, dit-il, I’étrange sensation dans ma vie de me trouver à une place que je n’ai pas choisie. Cela m’est arrivé souvent. C’était en novembre 1984. Le directeur de mon journal, ABC, m’attendait a Madrid pour me nommer directeur-adjoint. A pouvais aussi reprendre un poste à l’Université et recommencer à être médecin puisque tel était mon souhait. Au contraire, et sans préavis, est arrivée une demande émanant de la Secrétairerie d’Etat: le Pape voulait me nommer directeur du service de presse. J’ai répondu: “Puis-je dire non?” Il me fut rétorqué: “On ne dit jamais non au Pape.”»

Dans son bureau, situé dans un immeuble de la via della Conciliazione, à Rome, le téléphone sonne deux cents fois en une matinée. A l’autre bout du fil, il peut y avoir le secrétaire d’Etat, le cardinal Angelo Sodano, le porte-parole de la Maison-Blanche, Martin Fitzwater, un journaliste de la Pravda qui demande des détails sur le prochain voyage du Pape, ou encore le spécialiste anglais du Vatican qui a besoin de nouvelles informations sur le succès de l’encyclique Centesimus annus dont un million d’exemplaires a été vendu au cours des cinq premières semaines. Navarro répond en cinq langues, prend quelques rendez-vous, fume une autre cigarette, pianote sur le clavier de l’ordinateur posé sur un bureau en noyer massif du dix-neuvième siècle, sous le regard souriant d’un poster en couleur de Wojtila: « Notre service de presse, dit-il, ne travaille pas avec un seul pays; il doit tenir compte des exigences d’un public beaucoup plus vaste qui s’étend virtuellement au monde entier. Nous avons été l’un des premiers bureaux du Vatican à se doter d’un ordinateur pour les archives. Mais les principales nouveautés sont ailleurs: la mutation du langage, l’abandon du statut confessionnel afin d’assumer pleinement les exigences professionnelles de la communication moderne. Nous avons effacé du langage du service de presse cette réponse, classique dans le passé: “Sans intérêt, sans importance”. Nous avons élargi les sources de l’information: le niveau des matériaux didactiques et des informations que le Saint-Siège offre par l’intermédiaire de son service de presse s’est accru de manière incroyable. D’après une de nos statistiques sur un échantillon de presse (en Europe, aux Etats-Unis, au Canada, dans quelques pays d’Amérique latine), il y a tout juste cinq ans, à peine 25% des informations publiées dans ces journaux sur le Saint-Siège provenaient de notre service de presse. Aujourd’hui, au contraire, le flux des informations traitées dans ce service s’élève à 80 %.>>

La médecine commence pour Navarro à l’université de Grenade, en 1954. Il étudie saint Thomas d’ Aquin et découvre dans son « réalisme anthropologique » la clé de voûte d’un « matérialisme chrétien » qui l’aide à assumer sans hésitation les défis de la raison. Mais ce n’est pas la raison des rationalistes. Navarro vent rejoindre la frontière profonde où l’organisation biologique s’entrelace avec l’âme humaine. Il se lance dans la psychanalyse; son voyage à la maison londonienne où Freud écrivit Le futur d’une illusion est « une sorte de pèlerinage ». II passe sa thèse de Médecine en 1961 avec une étude sur les retombées mentales des traumatismes crâniens.

II va chez les gitans de la banlieue de Grenade chercher a comprendre les raisons pour lesquelles un peuple, aussi créateur et aussi gai, plonge dans l’angoisse la plus noire chaque fois qu’il se trouve confronté au temps horaire du travail productif. Il veut aussi comprendre la manière dont agissent les manipulations médiatiques sur les mécanismes psychiques et les comportements sociaux des peuples.

Sa foi est plus un don qu’un doute surmonté, un doute transcendé. Mais lorsqu’il découvre la Nuit obscure de saint Jean de la Croix, le mystique qu’il aime le plus, il comprend que, même pour le croyant, la foi peut être une interrogation. Le désespoir l’atteint devant les dépressions de ses malades : «Je suis issu de la psychiatrie, et le mot “doute” suscite en moi un respect profond. C’est le doute du malade qui chavire de manière dramatique dans un abî- me où il ne trouve pas même d’espoir où se raccrocher. J’ai partagé ce doute. Mais en tant qu’homme de foi, il s’agissait plutôt d’une question, car comment un chrétien peut-il être à la fois homme de doute et se maintenir dans

l’espérance? La personne qui espère peut avoir un doute, mais avec un ‘d’ minuscule. »

C’est à l’Université qu’il entend parler de I’Opus Dei. Ce qu’il recherche c’est un «radicalisme chrétien» qui ne puisse se dissocier de son activité professionnelle: «Nous sommes ici au coeur de l’Opus Dei: ou tu cherches et trouve Dieu dans ta profession, ou tu ne le trouves nulle part. Le radicalisme chrétien au sein de sa profession signifie assumer cette profession selon une toute autre optique.» Navarro-Valls rencontre le fondateur de l’Opus Dei, Escrivá de Balaguer, et il en reste bouleversé: c’est un poète mais aussi un philosophe, une symbiose «presque irréelle» entre la profondeur de la pensée et la tendresse du coeur, de qui il apprend avant tout l’optimisme, « c’est-à-dire voir et vivre les problèmes dans une dimension positive ».

C’est aussi à l’Université qu’il fait du théâtre. Curieux et intéressé par la psychologie de l’acteur, il commence cette expérience théâtrale qui le comble au point de lui poser un dilemme: ou la médecine ou la carrière cinématographique.

Il est attiré durant les mois d’été par une autre curiosité intellectuelle, la corrida. Ce sera comme aficionado seulement, mais cela lui suffit pour comprendre ce que signifie pour un homme la dimension du risque, «voir de près un taureau et transcender le risque de la mort avec art».

Lors d’un voyage en Extrême-Orient, il s’arrête de longs moments devant les statues du Bouddha. Ce qui l’impressionne c’est que Bouddha est représenté les yeux fermés alors que «dans l’iconographie chrétienne, le saint, au contraire, est représenté les yeux ouverts. J’ai alors compris le terrible réalisme du christianisme, Un chrétien ne peut accepter que la réalité ne soit seulement qu’une apparence. La force du réalisme qui surgit de l’histoire du christianisme m’a aidé à éviter les dangers des faux spiritualismes. Elle m’a inculqué une répugnance presque physique a l’égard de l’intégrisme parce qu’il ne respecte pas l’autonomie des sciences, et à l’égard du fondamentalisme qui voudrait réduire l’Evangile ou le Coran d un recueil de recettes réglant tous les problèmes.>>

C’est en 1970 que le journalisme fait irruption dans l’histoire de Joaquín Navarro-Valls. Depuis deux ans il est diplômé de l’Institut de journalisme de Navarra. Il va en ltalie pour une année sabbatique et en profite pour rédiger quelques articles sur la situation en Italie. ABC lui offre la place de correspondant à Rome, chargé de couvrir tout le bassin méditerranéen en plein réveil islamique. Il est en Egypte quand Saddate est assassiné, en Israël au moment de la restitution du Sinaï, il assiste en direct à I’aggravation de la question palestinienne et à la montée en puissance idéologique de I’islam qui contraste avec la faiblesse spirituelle et religieuse de I’Europe. Il suit jour après jour la désagrégation du Liban, la crise turco-chypriote, les changements politiques en Tunisie et en Algérie.

<<Ce qui constituait mon travail, la médecine, devenait mon hobby, dit-il, et ce qui était mon hobby, l’écriture, devenait mon travail.>> Avec I’année 1978, I’année des trois papes, Navarro, qui n’avait jamais été un spécialiste du Vatican, s’approche de l’information vaticane. II lui reste de ces années la nostalgie d’une qualité d’information religieuse <<plus sereine et plus culturellement engagée>> que celle d’aujourd’hui: même ce secteur se ressent de la déca- dence culturelle générale de l’information. <<Le plus souvent, souligne-t-il, la modernisation est une dynamique qui expose l’information au risque de la superficialité, de la banalisation et du consumérisme>>. II redoute la pression des intérêts financiers dans l’information avec ses risques de corruption. Mais que peut faire l’Eglise catholique? Navarro soutient avec conviction que <<l’un de ses devoirs est de mettre en valeur la dimension éthique de l’information. A pense que l’Eglise devra se prononcer sur le sujet.>>

Et lui, à un poste aussi stratégique, au point chaud des “mystères” du Vatican, face a trois cents journalistes accrédités qui exigent des nouvelles, quelles difficultés doit-il affronter?
<<Celles de toujours répond-il. Car l’Eglise éprouve sans cesse la difficulté à faire comprendre un message qui va au-de14 du quotidien, et qui se pose comme signe de contradiction. Et puis, nous avons les difficultés contingentes: nous sommes peu nombreux, a peine quatorze personnes, entre personnel dirigeant et personnel technique. Enfin, il y a le problème de la reproduction fidèle de la pensée du Pape. Pour chaque porte-parole la chose la plus importante est de comprendre jusqu’au fond l’esprit de la personne dont il est le porte-parole, jusqu’au point où il devient possible de prévoir ce qu’elle pense sur un problème donné. En chaque circonstance, je me dis: “Navarro! Oublie complètement qui tu es et ce que tu penses sur ce problème. Essaie seulement de bien comprendre de qu’en pense le Pape et le Saint-Siège”.>>

C’est pour cette raison que Navarro a obtenu ce qui n’était ni facile ni fréquent pour ses prédécesseurs: l’accès direct auprès du Pape et des dirigeants de la Secrétairerie d’Etat. Jean-Paul II est devenu son principal atout: <<C’est la personne qui a vraiment changé notre système, dit-il. Un pape qui accepte, tranquillement, d’interrompre son bréviaire en avion pour se faire interviewer par cinquante journalistes, auxquels il répondra en cinq langues, c’est un point décisif pour l’avenir de la communication dans l’Eglise; un pape accessible, c’est une révolution qui signifie que tout pouvoir doit se faire accessible sans faux mystères.>>